Note d’intention
La Traviata : le drame discret de La Bourgeoisie !
La Traviata, discreet tragedy of The Bourgeoisie!
Il
est frappant de noter qu’au 19e siècle la notion
de plaisir sexuel est liée à l’infidélité.
Mais que cette infidélité à la cellule
familiale est une sorte de fidélité à celle-ci,
puisque ce même plaisir est organisé de manière
à n’être pas structurellement dangereux pour
la cellule familiale.
En effet, le milieu des « Traviata » n’est
pas épousable, il ne correspond pas aux valeurs domestiques,
il se surajoute comme une gourmandise « interdite »
mais tolérée.
La société bourgeoise se structure sur deux pôles
: la morale stricte, la religion qui cadre, la reproduction
et les alliances qui confortent les « rentes-FCP »
et l’avenir, et - en face - le plaisir immédiat,
sans perspectives, sans enjeux, sans prudence, sans humanisme.
Ce plaisir est un peu comme le RMI garanti des belles filles
du peuple, mais tant qu’elles sont belles et jeunes !
Bref on n’épouse pas la bonne, si belle soit-elle,
on en profite sans vergogne et on la laisse…
Le plaisir ne fait pas partie de la vie familiale, le plaisir
ne fait, en aucun moment, partie de la religion : le bonheur
est sage, bien repassé, amidonné, strict…
Les petites gens échappent à cette organisation,
ils travaillent et meurent sans utopies… Leur plaisir
est considéré vulgaire et bestial…
La vraie volupté est donc concédée aux
femmes choisies pour ce travail, par les bourgeois, comme on
choisit une voiture ou une montre.
Notre Traviata en est là, à la lisière
entre des origines pauvres et une beauté rayonnante dont
l’insolence n’a le droit de s’exposer, qu’au
service des « propriétaires ».
La religion enfin persuadera chacune d’entre elles que
leur fin tragique n’est que le résultat de leur
péché, comme si l’on pouvait reprocher à
la pomme d’avoir existé et séduit Adam !
Comme si, surtout, il y avait d’autres solutions !
Or la société ne peut leur proposer une autre
place, elle crée une carence, elle occulte le petit peuple.
Il y a des « couches sociales », il n’y a
pas « d’échelle sociale » ! On ne peut
pas passer d’une couche puante et triviale à une
couche morale et riche.
Les dominants ne se rendent compte de rien, ils s’auto-absolvent
de leurs égarements sans se rendre compte qu’ils
marchent sur la misère morale et physique.
Ils emplissent le monde d’une compassion formelle aidée
par une charité sociale de bon aloi, ils savent pleurer
mais ils ne voient rien que leur orgueil enrichi d’une
déculpabilisation à bon marché !
Avec
La Traviata, Verdi installe sur scène ces femmes que
la bonne société ne veut pas voir. Parce qu’elle
les fabrique, en fait usage puis leur refuse vertueusement tout
rachat. Il donne
grandeur tragique et sentiments à celles dont on ne voudrait
voir que le corps à marchander. Il introduit ainsi à
l’opéra une arme redoutable : la vraisemblance,
et tient enfin ce qu’il appelle « un sujet actuel
». La censure tentera en vain de désamorcer cette
bombe. On n’imagine pas aujourd’hui à quel
point le quatrième acte a pu paraître violent et
indécent à l’époque. A l’opéra,
on meurt hors scène, par la lame ou le poison. La longue
agonie de Violetta, ses toux qui la minent sont un brusque rappel
de la morbidité des corps que la bourgeoisie veut sains
et corsetés.
On pourrait alors trouver la popularité de La Traviata
étonnante.
Mais l’amour que Verdi porte à son héroïne,
pour qui il compose sa partition la plus émouvante, transparaît
à chaque mesure et gagne le coeur de tous.
It
is striking to note that in the 19th century, the very notion
of sexual pleasure is closely linked to infidelity. But also
that this unfaithfulness to the family unit represents a kind
of loyalty to it too, since this very pleasure is organized
so as not to jeopardize the structure of the family unit. Indeed,
the “Traviata’s circle” is not one you marry.
It does not correspond to domestic values; it can only be contemplated
as a “forbidden treat” that might be tolerated.
The “bourgeois” society is made of two areas: strict
moral standards (religion that gives a scope, reproduction,
unions that reinforces “irredeemable securities”,
and the future), and, facing morality, immediate pleasure, involving
no prospects, no stakes, no wisdom, no humanism. This pleasure
could be compared with the minimum income support guaranteed
to the beautiful women of the people - only guaranteed as long
as they remain young and lovely! In short, one does not marry
the maid, as beautiful as she may be. One takes advantage of
her shamelessly, and then leaves her… Pleasure is not
part of family life, pleasure is never part of religion: happiness
is wise, properly ironed, starched, strict… Modest people
escape those rules; they work and die with no utopian ideas…
Their pleasure is considered as a vulgar and bestial one… Consequently, true sensual delight is granted to women chosen
by the bourgeois for that task, as one would choose a car or
a watch.
Here our Traviata stands, on the edge between poor origins and
radiant beauty, whose insolence should only be exposed while
serving “the owners”. Ultimately religion will persuade
each one of them that their tragic end is nothing but the result
of their sin, as if we could blame the apple for its very existence
or for having lured on Adam! As if, above all, there were other
answers! But society simply won’t offer them another place;
society creates a gap, eclipsing the good people.
There are “social levels” but there is no “social
ladder”! One cannot switch from a stinking and trivial
level to a rich and moral one. Those who dominate are not aware
of all this, they self-absolve themselves for their distractions
without realising they are trampling on moral and physical misery.
They fill the world with a formal compassion, helped with a
respectable social charity. They can weep but they only see
their pride, and easily get rid of their guilt!
In
La Traviata, Verdi puts women on stage, but women polite society
does not want to see. Because good society makes these women,
uses them and virtuously refuses them any hope of redemption.
He gives tragic greatness and sentiments to women only considered
so far for their bodies offered to bargaining. This is how he
introduces a fearsome weapon in opera: verisimilitude. And how
he seizes at last what he calls “topicality”. Censors
will vainly attempt to defuse this bombshell. We cannot imagine
nowadays how violent and obscene the fourth act appeared at
the time. In an opera, one dies offstage, by sword or poison.
Violetta’s long agony, the cough that leaves her drained,
are a brutal reminder of the morbidity of the bodies; bodies
that the bourgeoisie wants healthy and corseted. Therefore we
may be surprised by the popularity of La Traviata. But each
bar shows the love that Verdi bears to his heroine (for her,
he composes here his most moving score) and this is what wins
everyone’s heart.
Olivier
Desbordes, metteur en scène/Director
|